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TRADITIONS ANGLO-BELGES

Après avoir écorné et démystifié au cours de notre précédente contribution* à l'histoire des uniformes portés par nos Jantjes dans la Royal Navy, les légendes tenacement accrochées au 'Nelson das', à la 'boucle de Nelson' des galons des officiers, aux trois victoires de l'amiral Nelson rappelées par les trois raies blanches des cols marins, aux sept plis du pantalon pattes d'éléphant représentant symboliquement les sept océans sur lesquels flotte le White Ensign (le sait-on encore: North Atlantic, South Atlantic, North Pacific, South Pacific, Indian Ocean, Arctic Ocean et Southern Ocean, que nous appelons l'Antarctique), avec malice mais sans médire, ni même nier l'évidence de l'utilité de ces traditions chargées d'un symbolisme générateur de fierté nationale et d'esprit de corps auxquels je reste très sensible, je vais aujourd'hui vous parler de ces traditions britanniques que nous avons ramenées en 1945, dans nos kitbags, au retour d'Angleterre.

Il y a tout d'abord tout le vocabulaire anglo-belge dont nos officiers formés à la Marine française n'ont pu se débarrasser, malgré leurs efforts constants pour remplacer le réveil par 'Branle-bas' et la fin du travail par le 'Dégagé' —et autres expressions du parler de la Royale—; il y a des mots qui collent à notre sabir à nous. Ah oui, 'sabir' est le mot qui désigne en français le mélange des langues méditerranéennes qui fait là-bas le parler des marins; chez nous on devrait plutôt dire: le 'neder-fran-glais'. Text Box: Exemple: `Stand by, Kurkezakken à l'arrière', ce qui veut dire: 'Paré à mettre des défenses à l'arrière', ordre de précaution lancé par le 'Number One' voyant que le commandant va manœuvrer! 'Number One', voilà le mot qui désigne chez nous le commandant en second; dans la Marchande c'est 'Den Eerste', qui vient de 'Eerste Stuurman'.Le `wardroom' —qui vient de `war­drobe room' (wardrobe = garde-robe), le magasin où les officiers rangeaient leurs vêtements et autres possessions personnelles— c'est le carré des officiers; aujourd'hui, vu l'influence grandissante du parler `kaki', on a tendance à dire 'le mess'. Bien que mess soit anglais, ce mot désigne à la Royal Navy les postes d'équipage: ainsi y a-t-il à bord des navires anglais le `stokers' mess' (mess des chauffeurs) et on y `pipe' Messman to the galley' (Messman, à la cuisine).

 

 Le 'pipe' c'est le sifflet de manoeuvres, ce bel instrument si propre à la Marine et qu'on ne voit utiliser nulle part ailleurs; en anglais on l'appelle le 'Bosun's pipe' ou 'Bosun's whistle', le bosun (prononcez boz'n) ou boatswain étant le sous-officier, chargé à l'origine d'un canot, qu'on appelle chez nous, indifféremment en français et en néerlandais, le 'bootsman', 'bosco' étant le terme propre. Tout comme d'ailleurs le 'coxswain' (prononcez cox'n) qui était le maître chargé de prendre la barre du navire ou d'un canot; l'usage veut que ce soit le coxswain qui prend la barre dès que la manœuvre devient un peu `tricky' —donc lorsqu'on sort d'un port ou y rentre—, qu'on va exécuter des manœuvres de flotte —un peu genre carrousel de cavalerie— et que le commandant veut prendre toutes les précautions utiles à la bonne marche de la manoeuvre et à sa réputation.

Il y a bien sûr les noms des vêtements que l'on portait dans la Navy: le 'cap' pour le béret, le 'jersey', 'le jumper', le 'pilot jacket' qui est caban en français et 1"oilskin'. Et évidemment le `duffel coat', qui en ce temps-là était porté par tous les marins; nous en tirions gloire parce que, revenu en 1945 dans les baga­ges de la Navy, ce vêtement nous rappelait que depuis le moyen-âge il était confectionné dans un lainage tissé et foulé dans le village de Duffel près d'Anvers.

Text Box: Outre les termes d'habillement est restée chez nous la manière à l'an­glaise de passer au rapport. Pour toute faute de discipline le coupable est déféré au jugement du Number One, qui se tient debout, casquette sur la tête et en uniforme n°1, der­rière un haut pupitre sur lequel est ouvert le registre des punitions. A gauche de l'officier, perpendiculairement à lui, se tient le coxswain qui donne l'ordre au coupable de saluer le ler Lieutenant, puis d'enlever son béret —`Kap af' ou `Béret bas'— qui s'enlève du bras gauche passé par-dessus la tête et se coince par le bras gauche contre la hanche gauche.

Text Box: Puis le coxswain énonce l'objet de la délinquance, par exemple: «Matelot Untel, étant de permission de minuit est rentré à 01h15 du matin, soit un retard de 1 heure et 15 minutes». Le 1 er Lieu­tenant demande alors au coupable ce qu'il a à dire pour sa défense et après l'avoir entendu, il prononce la sentence, par exemple: «Deux heures trente de travail supplémen­taire!». Après quoi le coxswain donne l'ordre au coupable de remettre son béret, de saluer le 1 er Lieutenant, et ensuite «Demi-tour à droite, marche....». Aucune puni­tion n'est infligée sans cérémonial. Celui-ci a pour raison profonde d'empêcher qu'on ne punisse sur un mouvement de colère et il permet en toute justice qu'on puisse s'expliquer, devant témoins, car, outre le coxswain, le chef de département (pont-machine-service-passerelle) peut également être présent et peut défendre l'intéressé. -

Moi, je me souviens que, lorsque j'étais cadet à l'école de navigation, je me suis fait punir par le capitaine qui, lors d'un rassemblement dans la cour de l'école, se mit à gueuler: «Ils bougent là dans les rangs; derrière vous ils bougent; vous me ferez deux jours et parce que vous êtes chef d'équipe vous m'en ferez quatre!» C'était une sale boîte, comme me le disait l'amiral Brasseur-Kermadec qui, Belge de Verviers, s'était, brevet au long cours en mains, engagé dans les Forces Françaises Libres du général de Gaulle à Londres, après avoir été éconduit par les services de l'ambassade belge.

Dans le carré (le wardroom), selon la tradition anglaise, c'est le Number One qui préside la table et règne en maître sur le personnel, les convives et les conversations. Non, ici ce n'est pas le commandant (colonel chez les kakis) qui préside; celui-ci, quand il est invité, s'as­soira à la droite du Number One, la place de l'invité d'honneur — le reste du temps il est servi seul dans sa cabine. De la conversation sera bannie toute référence à la politique ou à la religion et aux femmes, mais surtout on ne peut y parler ‘shop', c'est-à dire du boulot. Le wardroom est un lieu sacré où, bien habillé comme il se doit, on prend un verre entre gentlemen et on se comporte à table comme dans un restaurant quatre étoiles. Psychologie marine appliquée comme panacée qu'on respecte parce que la sagesse des anciens, ayant sans doute dû pâtir de disputes, de désordres et de cote­ries, en a établi l'étiquette!

Text Box: Cela me mène à vous parler d'une autre tradition scrupuleusement respectée dans les carrés ainsi que dans les mess des établissements à terre de la Royal Navy, à savoir le `Pass the port ceremonial' . C'est le cérémonial que l'on observe à table lorsqu'on sert le vin de porto (port, port wine, porto). En Angleterre on boit le porto au dessert. En souvenir donc de l'amiral Nelson, qui comme chacun le sait perdit le bras droit à la bataille de Ténériffe, on ne sert le porto que de la main gauche; le verre de porto doit donc se trouver à gauche des couverts des convives et la carafe (de cristal) doit faire le tour de la table de gauche à droite, passant de convive en convive, chacun d'eux se servant à tour de rôle. Le porto est évidemment de grande qualité et on le déguste religieusement. Certains l'appellent même le 'Nelson blood'. Quoique cultivé, vendangé et vieilli en fûts au Portugal, le vin de porto est une invention anglaise vieille de deux siècles, une de ces très bonnes choses que l'on trouve sur les tables anglaises.

 

La carafe de porto donne aussi lieu à un jeu de mots plaisant. Cette carafe est à très large base afin de ne pas se renverser au roulis, mais aussi pour que les impuretés du vin puissent s'y déposer, d'où son nom de `decanter'. Ce dépôt ne se boit pas et il restera donc toujours un peu de porto au fond de la bouteille: 'There is still a bit of red port left in the bottle': jolie façon de se rappeler ou d'apprendre aux terriens et aux novices que rouge (red) c'est bâbord et que bâbord (port) c'est la gauche (left). Les feux de navigation d'un navire sont en effet blanc en tête de mât, rouge à gauche et vert à droite lorsqu'on regarde vers l'avant du navire...CQFD. Les marins français usent également d'une image à l'usage des apprentis marins. Imaginez que la batterie de canons soit fermée à l'arrière par une grande double porte où l'on aurait inscrit 'Batterie% ouvrez maintenant la porte à deux bat­tants: celle de gauche portera les lettres `Bat' (pour bâbord) et celle de droite 'Trie' (pour tribord). Les couleurs se retiennent par le matelot fantaisiste qui aura enfilé 'son Tricot vert et ses Bas rouges'!

Le 'Pass the port ceremonial' n'a pas été repris par les officiers de la marine belge, pourtant issus de la Royal Navy, d'une part parce que le porto n'est pas une boisson par­ticulièrement nationale mais aussi parce qu'en Belgique, tout comme en France, on ne le boit pas à table au cours du repas, mais on le consomme comme apéritif ou comme petit verre offert au visiteur chez Monsieur le Curé.... Par contre ce qui reste chez nous de ces traditions gustatives britanniques c'est le `Up Spirit', du moins en guise de cérémonial de réminescence, si pas de nostalgie, au cours d'un bal ou d'une soirée dansante comme en organisent les anciens de la Navy. `Up Spirit' est le nom donné à la distribution de rhum à l'équipage d'un navire à la mer de la Marine de Sa Majesté Britannique, usage qui remonte à l'époque de la découverte de cette boisson des îles et qui fut aboli en 1970. En 1740, dans le but de réduire l'incidence de l'ivresse dans la flotte, ce 'tot' de rhum fut coupé de moitié d'eau sur l'ordre de l'amiral Vernon ; d'où le nom de 'grog' d'après le surnom 'Old Grogram' donné à l'amiral (grogram étant une espèce de tissu dans lequel était confec­tionné sa cape). Le cérémonial s'effectuait de la façon suivante. A midi —et jusqu'en 1824 également à 6 h p.m.— le bosun's pipe, précédé de quelques trilles enthousiastes, annonce l'Up Spirit' et les matelots (valides) venaient faire la queue (manie très british!) devant une table garnie d'une cruche et d'une mesure, toutes deux en cuivre. Derrière la table trônaient le `tankie' (magasinier), le coxswain, le purser (officier-payeur) et l'offi­cier en charge de l'opération. Les matelots, après avoir énoncé leur nom et matricule, recevaient dans leur gobelet d'émail la ration de spiritueux qu'ils devaient ingur­giter séance tenante... Après que tout le monde y eut passé, le reste du liquide contenu dans la cruche devait être jeté dans les 'bilges' (les bouchins), car jeté par-dessus bord au travers d'un hublot il aurait pu être recueilli par quelques petits malins depuis un hublot d'un pont inférieur! Comme quoi le règle­ment avait tout prévu! Pourquoi en restait-t-il au fond de la cruche, me demanderez-vous; eh bien, parce qu'il y avait à bord des malades du mal de mer que le rhum ne guéris­sait pas et des matelots punis qui en étaient privés. A toutes fins utiles le nom des bénéficiaires figurait dans un registre. Les chief petty officers, quant à eux, recevaient dans une cruche à part, leur ration non coupée d'eau, qu'ils pouvaient boire en toute tranquillité dans leur mess. Le 'tot' des officiers fut supprimé en 1881 en raison de la popularité du gin qu'ils devaient néanmoins, étant réputés riches, payer de leur poche.

Text Box: Le rhum était autrefois considéré comme un médicament, un antidote contre toutes sortes de maux de marins, mais également comme une récompense, après p.ex. une nuit de tempête, un exercice particulièrement épuisant ou une bataille victorieuse. Splice the main brace' était le terme consacré, autorisant une distribution extraordinaire d'une ration de rhum. Cette expression, qui se traduit par 'Epissure du grand étai', date du temps de la marine de voile où, un boulet râmé venant à rompre l'étai principal de grand mât —cordage qui pouvait être aussi gros que la cuisse—, sa réparation ou son remplacement exigeaient un effort considérable de la part de l'équipage. On a pu entendre il n'y a pas si longtemps la Reine mère, exprimant sa satisfaction pour la parade faite à l'occasion de son 100ème anniversaire, remercier le général en charge et octroyer à tous le `Splice the main brace'.

Les routines de bord chez nous sont également celles de la Royal Navy, avec ses rondes de propreté, les annonces au 'pipe' qui sont identiques, même si au réveil on ne beugle plus dans l'intercom l'inné­narable et menteur Wakey, Wakey! Rise and shine! Show a leg! Show a leg' (Debout! Le soleil est levé et brille! Montrez une jambe!); eh oui! les bonnes moeurs ne permettent plus en effet de laisser monter des prostituées à bord des navires à l'ancre en rade, qui seules pouvaient rester dans les hamacs, reconnaissables à la jambe féminine qu'elles devaient en laisser pendre. Tout cela donc —sauf le 'show a leg' bien entendu— la marine militaire belge l'a connu, adopté, appliqué sans complexes, comme un exem­ple venant d'en haut, et elle s'en est bien sentie.

Illustrations: collection J-C. Vanbostal

 
Texte et dessin: CPV (lire) J.-C. Liénart

JS SEPTEMBER - SEPTEMBRE 2005 133

 

 

 

 

 

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